vendredi 3 février 2017

Recension : Correspondance Étienne Gilson Henri de Luba


On sait quel grand théologien fut Henri de Lubac. Mais l’on ne dit pas assez combien son travail d'éditeur fut remarquable. Celui qui fut à l’origine de la collection « Sources Chrétiennes » aux éditions du Cerf et qui participa à la fondation de la collection « Théologie » chez Aubier[1], a également établi également l’édition de nombreuses correspondances[2].

La minutie qu’il mettait à rédiger ses notes et à documenter ses annexes transforme ses appareils critiques en de véritables mines pour les historiens. D’autant plus que de Lubac s’est consacré à la correspondance de personnalités qu’il a généralement bien connue et que son témoignage est souvent de première main. Par conséquent, les nombreuses digressions, ou plutôt élargissements, auxquelles il se livre sont toujours fortes instructives et passionnantes à lire.

Ces Lettres de Monsieur Étienne Gilson adressées au Père Henri de Lubac et commentées par celui-ci en témoignent une nouvelle fois. En 1986, Henri de Lubac avait tenu à publier chez Aubier  toutes les lettres qu’il avait reçues d’Étienne Gilson en y ajoutant nombre d’annotations qui les éclaircissaient et approfondissaient les sujets abordés. L’édition actuelle, qui constitue le 47e volume des œuvres complètes du Cardinal de Lubac, a été revue et augmentée. Aux dix-neuf lettres de Gilson ont été ajoutées quatorze lettres retrouvées du Père de Lubac. Si bien que cette correspondance qui jadis ne laissait entendre qu’une voix est désormais un dialogue. S’ajoute également aux annexes de la première édition, des annexes supplémentaires,  non moins intéressantes.

Mais venons-en au contenu de ces lettres qui sont d’une grande richesse. On y trouve de savoureux portraits, dont celui de l’inénarrable Père Garrigou-Lagrange. Sont également et longuement évoqués Teilhard de Chardin et Maurice Blondel que Gilson rejette un peu arbitrairement tandis que de Lubac les défend mordicus. On y ressent encore les derniers soubresauts de la crise moderniste dont fut victime Laberthonnière et que Gilson résume dans un raccourci saisissant :

« Le drame du modernisme fut que la théologie gâtée de ses adversaires était, pour beaucoup, responsable de ses erreurs. Il avait tort mais la répression fut conduite par des hommes qui n’avaient pas raison et dont la pseudo-théologie rendait une réaction moderniste inévitable. »[3]

La question de la philosophie chrétienne, soulevée en 1931 par un fameux article d’Émile Bréhier, est évidemment abordée[4], et c’est là l’occasion pour de Lubac de nous éclairer sur les différentes orientations de « la grande famille des thomistes » et de nous signaler ce qui rapproche et différencie les deux plus  grands philosophes thomistes laïcs, Jacques Maritain et Étienne Gilson.

Cette correspondance est enfin la rencontre de deux fortes personnalités, deux intelligences supérieures qui dialoguent, parfois vigoureusement, mais toujours avec un mutuel respect. Les deux hommes se rejoignent également dans leur perception de l’application des réformes de Vatican II. Fidèles à l’Église, ils ne cachent pourtant pas le trouble qui les saisit alors, tout comme il saisira Maritain.[5]

En somme, nous pouvons saluer ici un remarquable travail d’édition et inciter vivement, tous les esprits curieux, à se plonger dans cette correspondance qu’échangèrent, entre 1956 et 1975, deux grands penseurs, deux grands croyants.

Pour en savoir plus : 

Correspondance Henri de Lubac Etienne Gilson Beauchesne
288 pages, 28 euros






[1] Notons que ces collections, intimement liées à la Faculté de Théologie de Fourvière, naissent toutes deux sous l’impulsion et selon les plans du P. Victor Fontoynont, s.j. (1880-1958), préfet des études depuis 1932 et professeur de théologie fondamentale et de grec biblique à Fourvière. Cf. Cristian Badilita et Charles Kannengiesser (éd.), Les Pères de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui, éd. Beauchesne, 2006, p. 62.
[2] Signalons ici les volumes édités par Henri de Lubac :
-Maurice Blondel, Auguste Valensin, Correspondance, éd. Aubier, 3 vol., 1957.
-Maurice Blondel, Johannès Wehrlé, Correspondance, éd. Aubier, 2 vol., 1969.
- Pierre Teilhard de Chardin, Lettres d’Egypte, éd. Aubier, 1963, rééd. Cerf, 2012.
- Pierre Teilhard de Chardin, Lettres d’Hastings et de Paris, éd. Aubier, 1965, rééd. Cerf, 2012.
- Pierre Teilhard de Chardin, Lettres intimes de Teilhard de Chardin à Auguste Valensin, Bruno de Solages, Henri de Lubac, éd. Aubier, 1972.
- Auguste Valensin, Textes et documents inédits, éd. Aubier, 1961.
[3] Lettres de M. Étienne Gilson adressées au P. de Lubac et commentées par celui-ci, Correspondance 1956-1975, éd. du Cerf, 2013, p. 117. Lettre d’Étienne Gilson à Henri de Lubac, 21 juin 1965.
[4] A ce sujet on se reportera à l’article écrit par de Lubac « Y a-t-il une philosophie chrétienne » repris dans Recherches dans la foi, Trois études sur Origène, saint Anselme et la philosophie chrétienne, éd. Beauchesne, 1979, p. 125-152.
[5] Cf. tout particulièrement : Jacques Maritain, Le paysan de la Garonne. Un vieux laïc s’interroge à propos du temps présent, éd. DDB, 1966. 

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